Sandra Calligaro
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15 août 2021. C’est désormais une date de plus gravée dans l’histoire mouvementée de l’Afghanistan. Mais celle-ci me touche intimement. Ce jour-là – c’était l’après-midi à Kaboul – sans un coup de feu ou presque, les talibans reprennent le pouvoir en Afghanistan, à la faveur du retrait des troupes américaines. Vingt ans après en avoir été écartés.

Familière de ce pays qui m’accueille depuis quinze ans et dans lequel j’ai vécu, je suis sidérée. Même si, ces dernières années, les signaux d’alarme s’intensifiaient. Même si le pays s’enlisait dans une insurrection croissante. Même si les « étudiants en religion » – c’est le sens du mot taliban – gagnaient toujours plus de districts ruraux. Il y a peut-être une part de déni à l’origine de ma réaction : comment, avec les 200 milliards de dollars engloutis dans le pays, l’État afghan peut-il s’effondrer ? Le retour soudain des religieux à Kaboul me semblait impensable, de l’ordre de la science-fiction. Ils sont pourtant là, les hommes en noirs, les drapeaux blancs. Entrés dans la capitale afghane sans la moindre résistance, passés maîtres du pays en une demi-journée.

Quand ils investissent le palais présidentiel déserté, la panique envahit toutes les villes du pays. La classe moyenne et l’intelligentsia, qui ont émergé en grande partie grâce aux capitaux étrangers, sont terrifiées par ce brusque changement de régime. Quel sort leur réserve l’avenir, alors qu’elles sont perçues comme des hérétiques par les talibans ? Des scènes apocalyptiques ont lieu autour de l’aéroport, où le contingent américain finit d’évacuer ses troupes, les ambassades et les organisations non gouvernementales, leurs ressortissants et employés. Les images de la foule tentant, dans des élans désespérés, de monter dans des avions en mouvement sur le tarmac pour fuir, bouleversent le monde entier. Le 30 août, le dernier avion décolle. Puis le silence et le calme s’abattent sur la ville : Kaboul revêt sa chape de plomb.

 
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Durant les trois mois qui suivent, de septembre à décembre, je parcours le pays, au gré de mes reportages. J’ai l’impression d'avoir tout à y redécouvrir. Les rêves envolés des urbains cosmopolites viennent s’entrechoquer, à l’autre bout du spectre, avec la fin de la clandestinité de ceux qui ont fait le djihad. Dans les provinces afghanes, le retour des turbans noirs sonne l’arrêt des combats. Du jour au lendemain, les villageois peuvent de nouveau emprunter leurs routes, se rendre à l’hôpital sans risquer une embuscade en chemin. Je peux me rendre dans des zones reculées qui m’étaient inaccessibles depuis plus d’une décennie. Le temps semble s’y être figé, et la guerre y a laissé des traces.

Les premiers mois du nouveau régime s’apparentent à une lune de miel : une relative liberté règne. Le temps, qui semble comme suspendu, invite presque à l’espoir. A Kaboul, les visages des combattants sont victorieux, mais également surpris, comme sidérés eux aussi : ils n’ont jamais vu la ville, les femmes, les vitrines des magasins. Mal-gré la violence qu’ils charrient, ils semblent ahuris devant la vie qui se remet à tourbillonner dans la capitale. Les femmes réinvestissent les rues, sans devoir être obligatoirement accompagnées d’un mahram, un chaperon masculin – contrairement à ce qui s’observait lors du premier régime taliban de 1996 à 2001. Certaines, comme les insti-tutrices et les sages-femmes, sont autorisées à aller travailler. Qui sait, peut-être les talibans ont-ils vraiment changé.

Au moins, il n’y a plus de guerre en Afghanistan. Pour autant, la période est loin d'être paisible. Les insurgés héritent d’un État qui n’est pas autonome, financé en majeure partie par des fonds étrangers bloqués, le régime n’étant à l’heure reconnu par aucun pays ni aucune instance internationale. Le pays s’enfonce dans la crise : les salaires des fonctionnaires sont payés de manière irrégulière, le cours de l’afghani est en chute libre. Au creux de l’hiver, à l’aube d’une nouvelle année, une famine est néanmoins enrayée grâce à l’aide internationale d’urgence qui parvient à être acheminée.

 
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